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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 18:20

Attention gros dossier ! J'ai pas mal travaillé dessus, j'attends vos retours. Bonne lecture à tous !

 

 

Une des évolutions majeures de l'anglais, du français, de l'espagnol et du portugais qui se présentent pour chacun des pays européens qui en est à l'origine, c'est que bientôt (ou déjà) les locuteurs de ces pays ne seront pas majoritaires en tant que locuteurs de leurs langues.

Ainsi, l'anglais est davantage parlé en dehors de la Grande-Bretagne : aux Etats-Unis, en Australie, au Canada. L'espagnol en Amérique centrale et du Sud, le français, depuis grosso modo le passage du millénaire, est officiellement plus parlé en Afrique qu'en Europe, et pour le portugais, cela fait un moment qu'il est davantage parlé au Brésil qu'au Portugal.

 

Ces langues restent mutuellement intelligibles, on peut donc considérer que ce sont les mêmes langues avec des colorations locales, alors que le latin s'est lui « divisé » pour donner naissance au français, au roumain, à l'espagnol, à l'italien, au catalan, au portugais, langues qui ont évolué à tel point qu'un locuteur du latin ne s'y retrouverait pas. Il n'y a donc pas continuité linguistique entre les langues résultantes. La présence de ces langues d'aujourd'hui que sont le français, l'anglais, l'espagnol et le portugais, mutuellement intelligibles sur des ensembles aussi vastes, représente donc une situation inédite dans l'histoire de l'homme.

 

En plus du latin, on pourrait aussi parler de l'arabe, de l'indo-européen. La différence d'avec aujourd'hui, c'est que dans le passé, les peuples qui migraient ne restaient pas en contact les uns avec les autres, et on observait parfois des variations d'un village à l'autre, d'une région à l'autre, ce dont témoignent les langues régionales, les « patois ». Et c'est logique : comme en génétique avec les mutations spontanées du génome ; ce sont des nouveautés qui apparaissent dans une population. Par exemple, imaginons l'apparition d'un gêne qui a rendu les gens roux : ce gêne se répand là où il prend naissance et ensuite il suit les mouvements des porteurs de ce gêne. Lorsqu'un peuple a migré et qu'il se retrouve isolé du groupe dont il est issu, un gêne qui apparaît ne va être transmis qu'au sein de ce nouveau sous-groupe. Ce sous-groupe va donc prendre un chemin différent du groupe dont il est issu alors même qu'il était à tout point pareil au départ du fait qu'ils ne sont plus en contacts. La sédentarité d'une population et son isolement favorise ainsi d'une part (1) son homogénéisation et d'autre part (2) une évolution indépendante de celle d'autres groupes qu'ils ne croisent pas, et donc sa singularisation. A l'inverse, les rencontres, les mélanges, les voyages favorisent le brassage et, si ces mélanges s'intensifient, une forme d'homogénéisation de plusieurs sous-groupes qui se fondent en un nouveau groupe. Concernant les langues, de nouveaux facteurs bouleversent la donne depuis quelques siècles. Nous allons les développer puis les conclusions quant à l'évolution des langues viendront toutes seules.

 

Expansion des langues de l'Antiquité à aujourd'hui : ça bouge !

 

Je vois, par rapport à l'Antiquité et au Moyen-Age, au moins trois changements d'importance qui bouleversent la donne et favorisent l'homogénéisation d'espaces géographiques de plus en plus grands :

  1. les moyens de transport qui permettent à des populations éloignées de rester en contact, de déménager, de se mélanger, donc de former un groupe élargi et cohérent. Ainsi Paris, de par les routes qui en partent et y arrivent, s'est « rapproché » d'autres villes, et l'avènement du train a réduit les distances. Un groupe me paraît donc d'autant plus soudé, homogène, et capable de garder son homogénéité que ses membres peuvent se rencontrer facilement et rapidement.

  1. l'école : de par l'école de la République en France, des personnes qui habitent Toulouse peuvent devenir ingénieur à Lille et une personne habitant à Brest en Bretagne peut se retrouver professeur à Nice ou même Mayotte. Cela favorise l'entretien et la propagation d'une norme transmise par les écoles, norme déjà là, mais qui évolue par l'apport de la diversité de ses membres. Ainsi certains particularismes régionaux vont se répandre de par la mobilité des personnes à travers un espace géographique. J'ai en tête la remarque d'un professeur de linguistique qui observait l'expression relevée aux Etats-Unis chez Clinton ou d'autres personnalités médiatiques (révélant son acceptation comme norme) : « i'm after + something » comme dans « i'm after dinner » qui veut dire : « j'ai fini de manger / je viens de manger ». Cette expression est incorrecte en anglais britannique, mais correcte en anglais américain. Elle est en fait une transposition en anglais d'une tournure gaélique, ce qui indique que cette expression est arrivée en anglais américain par l'apport migratoire irlandais.

  2. les moyens de communication : au début du siècle, lorsque des Bretons déménageaient à Paris, ceux-ci se retrouvaient isolés de leur groupe d'origine, étaient obligés de s'adapter à leur nouvel environnement, et n'évoluaient plus avec leur groupe d'origine (les nouvelles normes, mots, modes de Bretagne). Ils gardaient leur culture, éducation de leur famille et région d'origine, mais les nouveautés ne viennent plus que de leur nouvel environnement qui apporte une couche culturelle comme on parle de couche de sédiments, trace d'une époque géologique. Mais les choses ont un peu changé. A présent, ma belle-famille, d'origine polonaise, dispose d'un forfait illimité vers les téléphones fixes en Pologne, ce qui leur permettent de téléphoner à leur famille, de se tenir au courant, de garder un lien avec leur milieu d'origine. Cela aide quelque part l'émigration qui devient plus douce et cela permet de faire la transition. On peut rajouter aussi la télévision qui permet la diffusion et l'entretien d'une norme linguistique. Tout cela veut dire que dans l'absolu, la langue d'une personne peut continuer à évoluer en même temps que celle du groupe d'origine, de par l'accès aux mêmes contenus (satellite, contenus culturels sur internet) et par le lien que permet de garder le téléphone par exemple.

 

 

 

Ainsi, les progrès techniques permettent l'accélération de la diffusion d'un progrès, d'idées... Un discours qui était filmé aux Etats-Unis dans les années 50 mettait plusieurs semaines ou mois à arriver en France, de nombreux obstacles techniques ralentissaient sa diffusion : il fallait le traduire, l'envoyer en France par avion, le dupliquer, etc... Aujourd'hui avec Youtube, on peut mettre une vidéo en ligne de son chien qui sera accessible à tous ceux qui ont une connexion internet dans la minute. Avec le satellite, on peut suivre un discours de François Hollande à Buenos Aires ou Vladivostok, pour peu que l'on ait un récepteur (télé ou ordi). Des interprètes traduisent simultanément certains discours.

Les moyens de communications et de transports facilitent donc la réduction de la distance qui séparent une personne d'une autre. Ce sont des outils qui rapprochent les gens, des facilitateurs, des vecteurs, des médias (dans le sens de « moyen ») pour transmettre un contenu plus facilement.

L'école, les médias (télé, cinéma, musique, livres), quant à eux, favorisent l'établissement et l'entretien d'une norme, ils fournissent du contenu.

 

Il y a donc constamment un double mouvement : les progrès techniques favorisent la diffusion d'une norme (uniformisation) mais la baisse des coûts (pour faire un film, une musique, etc...) et d'autres progrès techniques (le personne à personne, les circuits courts, la souscription participative type « Grégoire » (le chanteur)) multiplient les sources de normes (diversification) car de plus en plus de personnes deviennent auteures, deviennent sources de message. Ce blogue en est un exemple, je peux m'adresser à un américain, un ghanéen ou autre et recevoir des commentaires, quand bien même j'habite en campagne. Il suffit de disposer d'une bonne connexion et d'un ordinateur.

 

Au final, tous ces progrès techniques réduisent la distance entre une personne et ses désirs matériels ou immatériels. Il faut moins d'efforts pour parvenir à son but.

 

Cliquez ici pour la suite (2/4) (article en 4 parties)

Partie 3/4

Partie 4/4

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Published by Marc Beaufrère - dans études socio-linguistiques
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commentaires

Torsade de Pointes 05/12/2013 21:46



Votre analyse, à laquelle je souscris entièrement, s’inscrit en faux contre la thèse de certains, qui affirment, en s’en réjouissant, que l’anglais se fragmenterait à plus ou moins longue
échéance en une kyrielle de dialectes mutuellement incompréhensibles. Vous démontrez avec justesse que c’est le contraire qui est en train de se passer, grâce aux moyens de communication
modernes. Ce sort — celui d’éclater en mille morceaux —, s’il n’attend plus ni l’anglais, ni l’espagnol, ni le portugais, a cependant plus de chance de frapper le français, du moins si cette
langue réussit effectivement à prendre racine dans cette multitude de pays où il est langue officielle, en particulier en Afrique, et dans une myriade de territoires petits et moyens dispersés
sur toute la planète. Le destin du français est un grand point d’interrogation, et nul ne saurait dire combien de locuteurs il aura d’ici cinquante ans, ni quel sera son degré
d’homogénéité ; en tous cas, la fourchette est large. Pour revenir à l’anglais, il suffit de se rappeler que, chose inimaginable aujourd’hui, les films américains étaient projetés
sous-titrés en Grande-Bretagne pendant et peu après la guerre, pour mesurer le chemin parcouru dans le sens de l’uniformisation de cette langue.

Marc Beaufrère 16/12/2013 13:55



Effectivement, je ne pense pas que l'anglais se fractionnera dans les pays de peuplement anglo-saxon : Etats-Unis, RU, Australie, Canada. Par contre, c'est une autre histoire pour les
pidgins (créoles anglophones), puisque dans ce cas, c'est l'import massif de vocabulaire d'une langue (l'anglais ici) dans une autre langue qui garde sa syntaxe, sa grammaire, ses règles
de prononciation...


Quant au destin du français, à nous d'en faire quelque chose aussi, de donner un petit coup de pouce, d'organiser cet espace francophone... pour cela, la prise de conscience des enjeux
linguistiques (et de la chance que cela représente pour nous) est important !