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  • : Ce site a plusieurs vocations : - faire le point sur la situation du français - donner des informations et des réflexions sur le français - partager des découvertes francophones d'à travers le monde
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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 11:08

 

Anticiper l'avenir de la francophonie

 

J'ai proposé ici un modèle d'appréhension de l'expansion des langues. De ces observations, il faudrait donc tirer des leçons pour l'avenir.

 

Notamment : tout ce qui facilite la communication rapproche les gens, facilite l'émergence d'une norme. Le commerce est l'échange entre personnes, c'est donc le grand vecteur de l'harmonisation linguistique. La culture joue également ce rôle mais de façon plus verticale. Si demain on décidait que tout le commerce mondial transiterait par un seul endroit avant d'en repartir, un village de pêcheur dans lequel on construirait un port et un aéroport par exemple, alors c'est la norme linguistique de cet endroit qui tendrait à s'imposer de plus en plus car ce serait l'endroit qui serait le plus proche et le plus en contact avec les autres endroits de la planète. C'est un exemple totalement théorique, mais il explique l'influence régionale et l'expansion démographique de villes comme Carthage (Antiquité), Byzance / Constantinople / Istanbul, Londres, New-York, Dubaï (1 200 habitants en 1822, 10 000 en 1900, plus de deux millions aujourd'hui).

Si l'on veut promouvoir notre langue, on a donc tout intérêt à faciliter la communication et les échanges entre les différents pays de notre ensemble linguistique, plutôt que d'essayer de s'accrocher à l'ensemble anglo-américain (zone de libre-échange qui va rendre les Français et leur langue minoritaires dans leur propre pays). La réduction des distances avec les Etats-Unis est une bonne chose, mais il faut aussi d'urgence décider de bâtir un espace francophone cohérent, faciliter la communication, la prise de décision commune, l'harmonisation commerciale, scientifique... Ce n'est pas une question d'argent mais de volonté. Pour cela, il faut une vision des enjeux. Il faut donc mutualiser des moyens, regrouper des centres de décision, etc...

En creux, on peut voir aussi qu'à ce jeu, les Etats-Unis sont à la pointe pour l'instant : large équipement de leur population en moyens de télécommunication de pointe (ou accès), industrie culturelle très développée (cinéma, livres, séries télévisées) (des contenus), cela a permis un fort sentiment d'appartenance de leur population.

On pourrait prolonger la réflexion à d'autres ensembles linguistiques d'ailleurs : en effet, les gens se retrouvent interconnectés également au sein d'ensembles linguistiques différents, par exemple des Français regardent des séries américaines, des Turcs vivent en Allemagne, des Portugais en France, les moyens de communications permettent à tout ce monde de rester connecté avec leurs proches, on peut donc imaginer également, dans l'état actuel des choses, que toutes les langues de cet ensemble euro-américain vont se fondre dans un ensemble protéiforme. Peut-être un anglais abâtardi qui servirait de langue commune (le globish) ? On constate déjà l'arrivée massive de mots anglais en français et dans d'autres langues européennes, peut-être verra-t-on ainsi une sorte d'harmonisation. J'en doute cependant, ou alors il faudrait des centaines d'années sans qu'aucun facteur ne change.

 

Déjà, les promesses de la traduction automatique des langues risquent à nouveau de changer la donne. Les traductions faites par informatique sont dores et déjà de bonne qualité et, si elles ne sont pas tout à fait fidèles ou dans un registre impeccable, on comprend totalement un texte. J'ai déjà regardé des pages de mon blogue qui avaient été consultées en anglais, la qualité est surprenante. Elles ont aussi été traduites en russe, en espagnol et je ne sais quelle autre langue, on peut imaginer que la qualité est similaire, donc bonne. Cela réduit la nécessité d'apprendre une langue, de s'y exposer.

L'avenir sera peut-être dans la traduction automatique de nos paroles en paroles d'une autre langue, ce qui abaisserait considérablement le besoin d'apprendre d'autres langues.

Peut-être même la notion de langue deviendra-t-elle imparfaite et arrivera-t-on à quelque chose de plus profond ou précis : émotions, concepts ? Je me mets à rêver tout haut. Cela résoudrait toutes ces bagarres pour imposer sa norme ou la défendre.

 

Resserrer l'espace francophone

 

Mais revenons à notre époque ! Les moyens de communication nous donnent la possibilité de communiquer avec tout le monde mais ce n'est pas pour autant qu'on le fera. C'est plutôt la nécessité qui nous y pousse : commerce, échange, découverte.

Pour la francophonie, si l'on veut utiliser ce formidable atout et le faire fructifier, il s'agirait de favoriser l'échange entre les différents points de l'espace francophone. Pour cela, par exemple :

  • pour un même produit, service, choisir davantage un pays de cet ensemble en mettant en place des partenariats durables (c'est de plus en plus rentable sur le long terme).

  • Développer les échanges universitaires entre les villes de cet espace francophone (échange de chercheurs, ERASMUS francophone (dont on parle de plus en plus), création d'universités de pointe qui mutualisent les moyens de plusieurs pays...)

  • favoriser la scolarisation, l'utilisation des moyens de communication et des contenus francophones. Voir à cet effet cette initiative : http://fr.wikipedia.org/wiki/Afrip%C3%A9dia

  • favoriser le développement de produits (matériels, culturels) pour cet ensemble, au lieu de ne penser qu'en termes de marché européen ou américain.

  • Travailler sur l'harmonisation des normes, du droit, des institutions. Mettre en commun ce qui peut l'être.

 

Si l'on mutualise toujours nos moyens avec les Etats-Unis, ce sera toujours au profit de l'anglais, car ils sont plus nombreux et puissants économiquement que la seule France. Si l'on mutualise nos moyens avec les autres pays de l'espace francophone, cela développera le poids de la sphère francophone.


Passer à l'anglais pour les pays africains ?

 

A ceux qui se demandent s'il ne serait pas préférable que dans les pays africains tout le monde passe à l'anglais pour devenir plus riche plus vite, je pense que non, ou disons... pas comme ça. La quantité d'efforts pour passer un pays de l'apprentissage général du français à l'anglais nécessite un effort tel, ou une violence telle, que si cette énergie était utilisée pour s'enrichir, cela irait plus vite de s'enrichir d'abord et éventuellement après d'apprendre l'anglais s'il y en a encore besoin. Il me semble qu'au Rwanda, s'ils avaient su, ils aurait bien voulu faire l'économie d'une guerre. Mieux vaut aller de l'avant que sur le côté, pour ne pas perdre de temps. Je pense donc que les Africains de la sphère francophone ont tout intérêt à miser sur le français, et éventuellement à apprendre l'anglais en plus pour le peu de personnes qui en auront réellement besoin (travail à l'export avec les Etats-Unis, le Royaume-Uni). Ces pays verront en effet immanquablement l'arrivée d'une norme linguistique et c'est un formidable atout pour eux qu'un espace continu qui va de la RDC au Maroc (voire même jusqu'à Bruxelles si on prend le bateau!), à peu près aussi grand que l'Europe, qu'un espace comme cela partage une même langue. Quand on voit les coût de traduction en Europe, on se dit qu'en Afrique francophone, ils seront tranquilles à ce niveau-là.

 

Construire un espace francophone

 

Pour faire un peu d'anticipation, je pense que quand l'utilisation du français se sera généralisée en Afrique francophone, le besoin de l'anglais sera bien moindre pour des raisons que l'on ne discerne pas encore bien. Par exemple, peut-être à cause des progrès de la traduction automatique, peut-être aussi parce que ce sera une autre langue internationale qui comptera ou peut-être aucune (ou plusieurs) qui ne sera davantage nécessaire qu'une autre, si bien que les Africains de la sphère francophone se réveilleront avec un trésor, une langue commune, dans un espace sans commune mesure ailleurs (peut-être l'espace hispanophone ?).

Comme on a construit l'Europe, je pense que notre intérêt, à nous les Français, est de construire la Francophonie : mettre en réseau les universités, favoriser les échanges, le commerce... A l'heure où l'on a essayé de construire une zone de libre-échange avec les Etats-Unis et que ça bute aux niveaux culturels et linguistiques, la proximité linguistique permettrait l'émergence d'un tel projet pour la francophonie plus facilement, même si cela ne se fera pas en un jour, il faut prendre le temps de faire émerger les changements. Mais la chance que l'on a, c'est que contrairement à l'espace anglophone qui est un en discontinuité géographique (Australie, Etats-Unis-Canada, Royaume-Uni), idem pour l'ensemble hispanophone (Espagne / Amérique du Sud) ou lusophone (Portugal / Brésil) l'espace géographique francophone est quasiment continu : Belgique, France, Suisse, puis Maroc, Algérie, Tunisie, jusqu'à la RDC, voire même Madagascar. L'Espagne et l'Italie, de par le nombre de personnes maîtrisant le français (même si l'anglais est plus appris à l'école, les liens avec la France sont plus forts) permettent même de n'utiliser qu'une seule langue sur un espace continu.

Ces observations devraient ouvrir de très larges perspectives, et on ne peut que déplorer avec Jacques Attali, MM. Asselineau et Chevènement, ou d'autres, que l'on ne marche pas sur nos deux jambes : la jambe européenne, et la jambe francophone. Il y a certes des choses qui sont faites et la construction de cet espace suit son chemin tout seul, de par les parcours individuels (création d'entreprise, migrations, TV5 monde, initiatives de l'OIF...) mais on a un trésor que l'on pourrait faire fructifier avec très peu d'efforts et le débat peine encore à arriver sur la place publique. Pour parler de façon moderne, c'est pourtant un formidable « levier de croissance » qui est à disposition, et que nous n'utilisons presque pas !

Après avoir donné naissance à la déclaration des droits de l'homme, à la création de l'Europe (avec l'Allemagne) qui a surmonté et dépassé l'histoire ensanglantée de notre continent, la France a ici l'occasion d'être à nouveau avant-gardiste en matière de paix et de progrès en montrant comment dépasser l'histoire coloniale pour construire un espace de connaissance, de richesse et de solidarité. A moins que les pays africains nous montrent la voie, eux qui ont été à l'initiative de la création des institutions francophones !

 

Début de l'article (1)

Partie (2)
Partie (3) (partie précédente) 

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23 novembre 2013 6 23 /11 /novembre /2013 11:07

 

Application du principe de bassin linguistique au français du XXIe siècle

 

Si on applique ces informations à la situation du français dans le monde, et que l'on prend également en compte ces informations :

  • le français a pour origine la France, et sa norme actuelle le bassin Parisien

  • le français est maintenant parlé aussi en Afrique et par davantage de personnes qu'en Europe

  • le français est issu de la norme de Paris, et cette norme s'est imposé aux régions avoisinantes puis à la France entière, et maintenant à de nombreux autres pays. La raison en est que Paris est la plaque tournante de la France. La norme se fait par où transite les échanges, par où la population est numériquement importante et par où le pouvoir est.

  • Paris a une importance majeure en France, c'est une unité interconnectée d'environ 10 000 000 de personnes, et elle est au centre des réseaux routiers, ferroviaires de la France, c'est là que siège la plupart des centres de décision.

  • les locuteurs qui parlent français sont numériquement supérieurs en Afrique mais encore faiblement reliés entre eux et peu influents économiquement et politiquement. Reliés entre eux par l'école qui propage une norme, par les moyens de communication modernes, mais au sein d'un immense espace géographique faiblement connecté.

Alors on peut faire quelques observations et déductions :

  • Paris n'est plus le seul centre de la sphère francophone. Si Paris a en France une importance écrasante et que tout tourne autour, d'autres centres francophones d'importance ont fait leur apparition : Abidjan, Dakar, Kinshasa, Libreville... Parfois de petits villages il y a 150 ans, ce sont devenus des mégalopoles qui attirent des populations d'origines géographiques diverses et dont le trait d'union est le français. Pour caricaturer, on peut dire que le français n'était la langue de personne mais que c'était la seule langue en commun de tous, car langue d'interface avec l'extérieur et langue des élites, et / puis de l'administration.

  • Auparavant, Paris agglomérait autour de lui d'autres villes et la mutualisation des moyens, et des centres de décision se faisaient systématiquement à l'avantage de Paris. C'était facilité par la continuité territoriale de la France. Maintenant, on entre dans un schéma différent : Paris devient un centre régional d'un ensemble beaucoup plus vaste. Par exemple, Kinshasa approche aujourd'hui les 10 millions d'habitants. Même si son pouvoir économique reste plus limité pour l'instant, on peut imaginer qu'à l'avenir, Kinshasa va jouer un rôle économique de premier plan au fur et à mesure qu'elle va se moderniser. Ce qui me frappe donc au niveau des changements, c'est que si Paris agglomérait à son avantage l'agrandissement de la sphère francophone, ce n'est maintenant plus possible eut égard à l'immensité de l'espace géographique francophone. Aucune ville ne pourra plus jouer ce rôle aussi démesuré et il y aura donc des pôles régionaux et Paris deviendra la capitale francophone européenne, mais Montréal joue déjà ce rôle en Amérique du Nord, Kinshasa, Abidjan, Dakar ou d'autres villes joueront ce rôle dans leurs régions respectives. Ainsi pour la première fois, Paris va se faire dépasser « par dessus », et sera la capitale d'une subdivision d'un ensemble plus vaste mais sans capitale (pour l'instant), l'espace francophone. Notons que les institutions de la francophonie constituent une ébauche d'espace de concertation de cet ensemble.

  • C'est une situation inédite, où Paris, la source de la norme va se faire dépasser « par dessus » et deviendra une « succursale » d'un ensemble très vaste et sans réelle capitale. Pour bien visualiser cela, je repense à mon article où je décrivais l'expansion de la langue française : d'abord le français était partagé sur une zone géographique plus petite que la France (le bassin parisien), puis s'est répandu à mesure que Paris se retrouvait connecté à un niveau plus large pour former un ensemble de vie plus vaste. Les moyens de communication et de transports ont donc agrandi le bassin linguistique du français de façon inédite, repoussant toujours plus loin l'ailleurs, débordant des frontières de la France, jusqu'à Bruxelles, Brest, Biarritz, Genève ou Marseille. Si l'on faisait la carte du temps qu'il faut pour aller de Paris vers d'autres villes et endroits au fil de l'histoire, on verrait que le monde rétrécit de façon phénoménale.

  • tout ne passera donc plus par Paris. La francophonie en est l'illustration, elle rassemble de nombreux pays dans un ensemble qui les dépasse, un peu comme l'Europe le fait de façon géographique, sauf qu'ici c'est de façon linguistique. Remarquons qu'espace et langue sont deux facteurs (de nature différente cependant) qui peuvent faciliter l'entrée en contact de personnes.

  • les locuteurs qui parlent français sont numériquement supérieurs en Afrique mais encore faiblement reliés entre eux. Reliés entre eux par l'école qui propage une norme, par les moyens de communication modernes, mais au sein d'un immense espace géographique.

Début de l'article (partie 1/4)
Partie précédente (partie 2/4)

Suite et fin (partie 4/ 4) de l'article

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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 10:06

 

Les bassins linguistiques, l'unité de base qui explique pas mal de choses

 

Revenons aux langues, notamment au français. Pour bien comprendre l'évolution de la langue française, j'aimerais mettre en avant un nouveau concept, celui de bassin linguistique. L'expérience prouve que dire qu'une langue s'impose forcément d'un centre vers une périphérie n'est pas tout à fait conforme à la réalité. Il faut prendre le problème par un autre bout : des langues existent ici ou là, variantes d'un même ensemble par exemple (comme le normand, le picard, pour le français), dans le cas des dialectes mais sans forcément de hiérarchie dans un premier temps. Des personnes qui se rencontrent harmonisent leurs langues, car elles sont bien obligées de se comprendre pour vivre en société. Leurs langues se fondent dans un même creuset. Si l'on met des gens avec des langues différentes au même endroit et en vase clos, au bout d'un moment, une norme mutuellement compréhensible va émerger pour que chacun puisse communiquer avec chacun. Si on laisse passer plusieurs générations, on obtient une nouvelle norme homogène, comme l'anglais américain aux Etats-Unis, ou le français « joual » au Québec / Ontario. Un peu comme un courant d'eau chaude qui rencontre un courant d'eau froide, au bout d'un moment, l'ensemble devient tiède. Je voudrais donc parler ici d'harmonisation linguistique pour décrire le processus qui amène des gens se côtoyant à harmoniser leurs pratiques linguistiques, c'est-à-dire à adopter les mêmes mots, phrases, intonations, référents. Ce phénomène a toujours eu lieu dans l'histoire, mais à plus ou moins grande échelle.

 

 

Agrandissement des bassins linguistiques

 

Mais ce qui se passe récemment dans l'histoire, c'est que le commerce, le progrès technique (transport, communication) amènent des gens qui n'étaient pas en contact à le devenir. Ainsi, en 1873, le train mettait Marseille à seulement 16h25 de Paris, puis, par étape, on est arrivé à 6h40 de Paris avant le TGV, et aujourd'hui environ 3h. Idem pour les routes. On peut maintenant être à Cayenne en 8 heures de vol depuis Paris alors qu'au début du XXe siècle, la Bretagne était plus loin que cela de Paris. Idem pour Londres qui est à 2h15 (chiffre officiel) de train de Paris. C'est du jamais vu, et Londres est plus près de Paris en temps que mon village dans l'Orne où il faut prendre la voiture. Des populations de plus en plus éloignées les unes des autres se retrouvent donc interconnectées et interdépendantes.

 

Définition du bassin linguistique

 

Les normes linguistiques se font donc au sein d'un petit espace cohérent, interconnecté, puis d'un espace de plus en plus grand, on peut donc parler de bassin linguistique, c'est-à-dire une unité d'espace géographique au sein duquel les moyens de communication et de transport permettent de relier ses occupants avec une quantité d'énergie (temps ou déplacement) si faible que cela crée la nécessité d'un moyen de communication commun. Ainsi des espaces géographiques auparavant séparés se retrouvent-ils interconnectés, agrandissant d'autant le bassin linguistiquede base. S'ensuit une homogénéisation linguistique, c'est-à-dire une harmonisation des pratiques linguistiques. C'est la distance physique et / ou temporelle qui limite à l'évidence l'expansion de ces bassins linguistiques. A l'inverse, il est à peu près certain que si les moyens de communication venaient à disparaître (télé, radio, internet), avec les voitures (pendant qu'on y est), des normes différentes apparaîtraient et s'amplifieraient au fil du temps dans des régions voisines de quelques dizaines ou centaines de kilomètres. La grandeur de ces unités géo-linguistiques est donc, à l'évidence, liée à l'effort nécessaire pour maintenir sa cohésion et tout ce qui facilite la communication et la rencontre agrandit ce bassin linguistique. Une langue commune émerge donc là où il y a proximité spatiale et temporelle, en fait : là où il y a un besoin de communication important. On pourrait rajouter la proximité langagière : lorsque deux dialectes sont proches, on s'homogénéise plus facilement que lorsque le passe d'une langue romane à une langue germanique ou turque.

Par contre, si l'on avait gardé les paramètres du XVIIIe siècle, on verrait l'anglais américain et britannique devenir mutuellement incompréhensibles, d'autant plus que l'anglais américain est en contact permanent avec certaines formes d'espagnol, mais les moyens de communication modernes continuent d'assurer une certaine homogénéité. Le français du Québec ou de Louisiane avaient déjà pris des chemins assez différents de ceux de la métropole avant qu'ils ne se retrouvent à nouveau en contact, d'autant plus que leur norme venait du Perche (Normandie) ou du Poitou-Charente, et non pas de Paris.

A l'inverse, des forces freinent l'harmonisation : freins culturels, politiques, et les besoins économiques (ou leur absence). Je pense qu'il y a un principe d'énergie nécessaire pour parler ou pour pouvoir se passer d'une langue : par exemple, dans certaines régions de France, les gens préféraient renoncer à leur langue et passer au français, dans d'autres, des langues différentes subsistaient plus longtemps.

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20 novembre 2013 3 20 /11 /novembre /2013 18:20

Attention gros dossier ! J'ai pas mal travaillé dessus, j'attends vos retours. Bonne lecture à tous !

 

 

Une des évolutions majeures de l'anglais, du français, de l'espagnol et du portugais qui se présentent pour chacun des pays européens qui en est à l'origine, c'est que bientôt (ou déjà) les locuteurs de ces pays ne seront pas majoritaires en tant que locuteurs de leurs langues.

Ainsi, l'anglais est davantage parlé en dehors de la Grande-Bretagne : aux Etats-Unis, en Australie, au Canada. L'espagnol en Amérique centrale et du Sud, le français, depuis grosso modo le passage du millénaire, est officiellement plus parlé en Afrique qu'en Europe, et pour le portugais, cela fait un moment qu'il est davantage parlé au Brésil qu'au Portugal.

 

Ces langues restent mutuellement intelligibles, on peut donc considérer que ce sont les mêmes langues avec des colorations locales, alors que le latin s'est lui « divisé » pour donner naissance au français, au roumain, à l'espagnol, à l'italien, au catalan, au portugais, langues qui ont évolué à tel point qu'un locuteur du latin ne s'y retrouverait pas. Il n'y a donc pas continuité linguistique entre les langues résultantes. La présence de ces langues d'aujourd'hui que sont le français, l'anglais, l'espagnol et le portugais, mutuellement intelligibles sur des ensembles aussi vastes, représente donc une situation inédite dans l'histoire de l'homme.

 

En plus du latin, on pourrait aussi parler de l'arabe, de l'indo-européen. La différence d'avec aujourd'hui, c'est que dans le passé, les peuples qui migraient ne restaient pas en contact les uns avec les autres, et on observait parfois des variations d'un village à l'autre, d'une région à l'autre, ce dont témoignent les langues régionales, les « patois ». Et c'est logique : comme en génétique avec les mutations spontanées du génome ; ce sont des nouveautés qui apparaissent dans une population. Par exemple, imaginons l'apparition d'un gêne qui a rendu les gens roux : ce gêne se répand là où il prend naissance et ensuite il suit les mouvements des porteurs de ce gêne. Lorsqu'un peuple a migré et qu'il se retrouve isolé du groupe dont il est issu, un gêne qui apparaît ne va être transmis qu'au sein de ce nouveau sous-groupe. Ce sous-groupe va donc prendre un chemin différent du groupe dont il est issu alors même qu'il était à tout point pareil au départ du fait qu'ils ne sont plus en contacts. La sédentarité d'une population et son isolement favorise ainsi d'une part (1) son homogénéisation et d'autre part (2) une évolution indépendante de celle d'autres groupes qu'ils ne croisent pas, et donc sa singularisation. A l'inverse, les rencontres, les mélanges, les voyages favorisent le brassage et, si ces mélanges s'intensifient, une forme d'homogénéisation de plusieurs sous-groupes qui se fondent en un nouveau groupe. Concernant les langues, de nouveaux facteurs bouleversent la donne depuis quelques siècles. Nous allons les développer puis les conclusions quant à l'évolution des langues viendront toutes seules.

 

Expansion des langues de l'Antiquité à aujourd'hui : ça bouge !

 

Je vois, par rapport à l'Antiquité et au Moyen-Age, au moins trois changements d'importance qui bouleversent la donne et favorisent l'homogénéisation d'espaces géographiques de plus en plus grands :

  1. les moyens de transport qui permettent à des populations éloignées de rester en contact, de déménager, de se mélanger, donc de former un groupe élargi et cohérent. Ainsi Paris, de par les routes qui en partent et y arrivent, s'est « rapproché » d'autres villes, et l'avènement du train a réduit les distances. Un groupe me paraît donc d'autant plus soudé, homogène, et capable de garder son homogénéité que ses membres peuvent se rencontrer facilement et rapidement.

  1. l'école : de par l'école de la République en France, des personnes qui habitent Toulouse peuvent devenir ingénieur à Lille et une personne habitant à Brest en Bretagne peut se retrouver professeur à Nice ou même Mayotte. Cela favorise l'entretien et la propagation d'une norme transmise par les écoles, norme déjà là, mais qui évolue par l'apport de la diversité de ses membres. Ainsi certains particularismes régionaux vont se répandre de par la mobilité des personnes à travers un espace géographique. J'ai en tête la remarque d'un professeur de linguistique qui observait l'expression relevée aux Etats-Unis chez Clinton ou d'autres personnalités médiatiques (révélant son acceptation comme norme) : « i'm after + something » comme dans « i'm after dinner » qui veut dire : « j'ai fini de manger / je viens de manger ». Cette expression est incorrecte en anglais britannique, mais correcte en anglais américain. Elle est en fait une transposition en anglais d'une tournure gaélique, ce qui indique que cette expression est arrivée en anglais américain par l'apport migratoire irlandais.

  2. les moyens de communication : au début du siècle, lorsque des Bretons déménageaient à Paris, ceux-ci se retrouvaient isolés de leur groupe d'origine, étaient obligés de s'adapter à leur nouvel environnement, et n'évoluaient plus avec leur groupe d'origine (les nouvelles normes, mots, modes de Bretagne). Ils gardaient leur culture, éducation de leur famille et région d'origine, mais les nouveautés ne viennent plus que de leur nouvel environnement qui apporte une couche culturelle comme on parle de couche de sédiments, trace d'une époque géologique. Mais les choses ont un peu changé. A présent, ma belle-famille, d'origine polonaise, dispose d'un forfait illimité vers les téléphones fixes en Pologne, ce qui leur permettent de téléphoner à leur famille, de se tenir au courant, de garder un lien avec leur milieu d'origine. Cela aide quelque part l'émigration qui devient plus douce et cela permet de faire la transition. On peut rajouter aussi la télévision qui permet la diffusion et l'entretien d'une norme linguistique. Tout cela veut dire que dans l'absolu, la langue d'une personne peut continuer à évoluer en même temps que celle du groupe d'origine, de par l'accès aux mêmes contenus (satellite, contenus culturels sur internet) et par le lien que permet de garder le téléphone par exemple.

 

 

 

Ainsi, les progrès techniques permettent l'accélération de la diffusion d'un progrès, d'idées... Un discours qui était filmé aux Etats-Unis dans les années 50 mettait plusieurs semaines ou mois à arriver en France, de nombreux obstacles techniques ralentissaient sa diffusion : il fallait le traduire, l'envoyer en France par avion, le dupliquer, etc... Aujourd'hui avec Youtube, on peut mettre une vidéo en ligne de son chien qui sera accessible à tous ceux qui ont une connexion internet dans la minute. Avec le satellite, on peut suivre un discours de François Hollande à Buenos Aires ou Vladivostok, pour peu que l'on ait un récepteur (télé ou ordi). Des interprètes traduisent simultanément certains discours.

Les moyens de communications et de transports facilitent donc la réduction de la distance qui séparent une personne d'une autre. Ce sont des outils qui rapprochent les gens, des facilitateurs, des vecteurs, des médias (dans le sens de « moyen ») pour transmettre un contenu plus facilement.

L'école, les médias (télé, cinéma, musique, livres), quant à eux, favorisent l'établissement et l'entretien d'une norme, ils fournissent du contenu.

 

Il y a donc constamment un double mouvement : les progrès techniques favorisent la diffusion d'une norme (uniformisation) mais la baisse des coûts (pour faire un film, une musique, etc...) et d'autres progrès techniques (le personne à personne, les circuits courts, la souscription participative type « Grégoire » (le chanteur)) multiplient les sources de normes (diversification) car de plus en plus de personnes deviennent auteures, deviennent sources de message. Ce blogue en est un exemple, je peux m'adresser à un américain, un ghanéen ou autre et recevoir des commentaires, quand bien même j'habite en campagne. Il suffit de disposer d'une bonne connexion et d'un ordinateur.

 

Au final, tous ces progrès techniques réduisent la distance entre une personne et ses désirs matériels ou immatériels. Il faut moins d'efforts pour parvenir à son but.

 

Cliquez ici pour la suite (2/4) (article en 4 parties)

Partie 3/4

Partie 4/4

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28 août 2011 7 28 /08 /août /2011 16:24

 

Basculement linguistique

 

Je voudrais essayer de modéliser et compiler tous les facteurs qui suscitent le basculement linguistique, qui font qu'une personne ou un groupe de personnes passe à une autre langue, comme ce fut le cas en Irlande, exemple que je connais le mieux.

 

L'immigration

 

Tout d'abord, le cas le plus simple, celui de l'immigration : si ceux-ci s'intègrent dans un pays qui possède son unité, ceux-ci tendent à s'assimiler. Pour se faire comprendre de la majorité, il paraît évident qu'il faut en apprendre la langue. Si les immigrés n'y parviennent pas, il est cependant certain que leurs enfants seront amenés à apprendre la langue de leur terre d'adoption. Tout dépend du degré d'organisation sociétal de ce territoire. Plus un groupe d'immigrés peut vivre dans son propre système, plus il a de chance de pouvoir le pérenniser. Ainsi les colons qui sont arrivés dans les colonies américaines des futurs Etats-Unis ne se sont pas mélangés avec les populations autochtones (amérindiens) mais ont établi leur propre communauté en parallèle avec ce que l'on peut appeler son centre sociétal (ensemble de valeurs, et de caractéristiques qui fondent l'identité, la cohésion d'une société : langue, lois, organisation...). Ils n'avaient donc pas à s'adapter à une communauté existante possédant sa langue propre, mais ont plutôt créés leur propre société avec ses représentants spirituels (prêtres, pasteurs...), ses représentants politiques et militaires, ses commerçants... On peut également penser aux juifs qui ont longtemps su garder leur spécificité (enseignement religieux, mariage uniquement à l'intérieur de la communauté, enseignement d'une langue, d'une tradition, d'une histoire de la communauté). Le mélange, la coexistence dans un même lieu tend à harmoniser les pratiques et les mœurs à moins d'une forte volonté de ne pas s'assimiler.

 

Deux approches de la colonisation en Irlande

 

Deux exemples pour montrer que l'immigration peut déboucher sur deux résultats complètement différents. En Irlande, des Anglais se sont installés après l'annexion de l'Irlande en 1171. Lire la suite en cliquant ici.

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2 avril 2010 5 02 /04 /avril /2010 16:36

 

Différence entre l'Écosse et le Pays de Galles

 

Au Pays de Galles, une certaine minorité, environ 20% de la population, parle une langue qui existait avant l'arrivée de l'anglais : le gallois. C'est une grande source d'étonnement et d'admiration pour qui connaît l'histoire des langues. En effet, le Pays de Galles a été soumis militairement et définitivement par les anglo-normands en 1282. L'union avec la Grande-Bretagne se fit officiellement en 1536, ce qui veut dire que plus de 700 ans d'occupation du Pays de Galles ne sont pas encore venus à bout de cette langue et de sa culture. A titre de comparaison, en Écosse, c'est le roi Jacques VI (James VI) qui devient Jacques Ier d'Angleterre. Il y avait bien eu des guerres et des essais d'invasion au Moyen-Age, mais qui de durèrent pas. L'Écosse n'a donc pas été envahie mais s'est unie à l'Angleterre par le traité d'Union de 1706. Pourtant en 2001, un recensement établissait à environ 1% (60 000) le nombre de locuteurs du gaélique écossais. Ce déclin linguistique ne s'est cependant pas effectué seulement sur les 300 dernières années mais avait commencé bien avant, dès le moyen-âge.

On peut se demander ce qui fait qu'une langue en contact avec une autre recule ou résiste. A la lecture de différents articles sur la wikipedia, j'ai plusieurs hypothèses pour expliquer cela.

 

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