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22 novembre 2013 5 22 /11 /novembre /2013 10:06

 

Les bassins linguistiques, l'unité de base qui explique pas mal de choses

 

Revenons aux langues, notamment au français. Pour bien comprendre l'évolution de la langue française, j'aimerais mettre en avant un nouveau concept, celui de bassin linguistique. L'expérience prouve que dire qu'une langue s'impose forcément d'un centre vers une périphérie n'est pas tout à fait conforme à la réalité. Il faut prendre le problème par un autre bout : des langues existent ici ou là, variantes d'un même ensemble par exemple (comme le normand, le picard, pour le français), dans le cas des dialectes mais sans forcément de hiérarchie dans un premier temps. Des personnes qui se rencontrent harmonisent leurs langues, car elles sont bien obligées de se comprendre pour vivre en société. Leurs langues se fondent dans un même creuset. Si l'on met des gens avec des langues différentes au même endroit et en vase clos, au bout d'un moment, une norme mutuellement compréhensible va émerger pour que chacun puisse communiquer avec chacun. Si on laisse passer plusieurs générations, on obtient une nouvelle norme homogène, comme l'anglais américain aux Etats-Unis, ou le français « joual » au Québec / Ontario. Un peu comme un courant d'eau chaude qui rencontre un courant d'eau froide, au bout d'un moment, l'ensemble devient tiède. Je voudrais donc parler ici d'harmonisation linguistique pour décrire le processus qui amène des gens se côtoyant à harmoniser leurs pratiques linguistiques, c'est-à-dire à adopter les mêmes mots, phrases, intonations, référents. Ce phénomène a toujours eu lieu dans l'histoire, mais à plus ou moins grande échelle.

 

 

Agrandissement des bassins linguistiques

 

Mais ce qui se passe récemment dans l'histoire, c'est que le commerce, le progrès technique (transport, communication) amènent des gens qui n'étaient pas en contact à le devenir. Ainsi, en 1873, le train mettait Marseille à seulement 16h25 de Paris, puis, par étape, on est arrivé à 6h40 de Paris avant le TGV, et aujourd'hui environ 3h. Idem pour les routes. On peut maintenant être à Cayenne en 8 heures de vol depuis Paris alors qu'au début du XXe siècle, la Bretagne était plus loin que cela de Paris. Idem pour Londres qui est à 2h15 (chiffre officiel) de train de Paris. C'est du jamais vu, et Londres est plus près de Paris en temps que mon village dans l'Orne où il faut prendre la voiture. Des populations de plus en plus éloignées les unes des autres se retrouvent donc interconnectées et interdépendantes.

 

Définition du bassin linguistique

 

Les normes linguistiques se font donc au sein d'un petit espace cohérent, interconnecté, puis d'un espace de plus en plus grand, on peut donc parler de bassin linguistique, c'est-à-dire une unité d'espace géographique au sein duquel les moyens de communication et de transport permettent de relier ses occupants avec une quantité d'énergie (temps ou déplacement) si faible que cela crée la nécessité d'un moyen de communication commun. Ainsi des espaces géographiques auparavant séparés se retrouvent-ils interconnectés, agrandissant d'autant le bassin linguistiquede base. S'ensuit une homogénéisation linguistique, c'est-à-dire une harmonisation des pratiques linguistiques. C'est la distance physique et / ou temporelle qui limite à l'évidence l'expansion de ces bassins linguistiques. A l'inverse, il est à peu près certain que si les moyens de communication venaient à disparaître (télé, radio, internet), avec les voitures (pendant qu'on y est), des normes différentes apparaîtraient et s'amplifieraient au fil du temps dans des régions voisines de quelques dizaines ou centaines de kilomètres. La grandeur de ces unités géo-linguistiques est donc, à l'évidence, liée à l'effort nécessaire pour maintenir sa cohésion et tout ce qui facilite la communication et la rencontre agrandit ce bassin linguistique. Une langue commune émerge donc là où il y a proximité spatiale et temporelle, en fait : là où il y a un besoin de communication important. On pourrait rajouter la proximité langagière : lorsque deux dialectes sont proches, on s'homogénéise plus facilement que lorsque le passe d'une langue romane à une langue germanique ou turque.

Par contre, si l'on avait gardé les paramètres du XVIIIe siècle, on verrait l'anglais américain et britannique devenir mutuellement incompréhensibles, d'autant plus que l'anglais américain est en contact permanent avec certaines formes d'espagnol, mais les moyens de communication modernes continuent d'assurer une certaine homogénéité. Le français du Québec ou de Louisiane avaient déjà pris des chemins assez différents de ceux de la métropole avant qu'ils ne se retrouvent à nouveau en contact, d'autant plus que leur norme venait du Perche (Normandie) ou du Poitou-Charente, et non pas de Paris.

A l'inverse, des forces freinent l'harmonisation : freins culturels, politiques, et les besoins économiques (ou leur absence). Je pense qu'il y a un principe d'énergie nécessaire pour parler ou pour pouvoir se passer d'une langue : par exemple, dans certaines régions de France, les gens préféraient renoncer à leur langue et passer au français, dans d'autres, des langues différentes subsistaient plus longtemps.

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Published by Marc Beaufrère - dans études socio-linguistiques
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commentaires

Michel 28/11/2013 13:16


Un Lorrain sera forcément plus "proche" d'un Breton que d'un Allemand dans la mesure où il ne parle pas Allemand, où il n'a pas les mêmes référents culturels (il ne regarde pas les mêmes
chaînes de télé, ne lit pas les mêmes journaux, n'a pas eu les mêmes programmes scolaires).

L'alsacien de souche est facilement germanophone s'il parle déjà l'alsacien en famille.
Pour la Lorraine, il faut nuancer. L'ancienne partie allemande de 1870 à 1918 (le département de la Moselle) comporte surtout dans le Nord autour de Bitche et Forbach (voir cette carte : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fronti%C3%A8re_linguistique_mosellane) des gens parlant le francique rhénan et mosellan et
qui n'ont pas de difficulté particulière à apprendre et pratiquer l'allemand.
Il arrive à ceux-là d'écouter les chaînes allemandes et luxembourgeoises.
Ils sont tournés vers l'Allemagne (et dans une moindre mesure le Luxembourg) ; par contre, les "Français de l'intérieur", comme les Alsaciens-Lorrains appellent leurs compatriotes non
alsaciens-lorrains qui se sont installés en Lorraine, sont culturellement "le dos au mur" : ils sont à quelques encablures de la Sarre mais regardent vers Paris. Je pense en particulier à tous
les descendants de militaires et autres fonctionnaires.
(Je m'exprime ici en tant qu'ancien enseignant en Moselle, pendant deux ans, au début de ma carrière)

Michel 26/11/2013 14:16


Idem pour Londres qui est à 2h15 (chiffre officiel) de train de Paris. C'est du jamais vu, et Londres est plus près de Paris en temps que mon village dans l'Orne où il faut prendre la
voiture.

Effectivement Londres, dans le référentiel du train, comme dirait les physiciens relativistes, est à 2 heures 15 de Paris. Mais pour le voyageur immobile sur le bord de la voie ou sur le quai de
la gare, c'est tout différent.

Sur les horaires de chemins de fer (les time tables, les tables du temps comme disent les Anglais, presque les tables de la Loi puisque Time is money), les heures d'arrivée et de départ sont
indiquées en heures locales, comme pour les avions.
Ainsi, si j'étais parti de Paris le lundi 25/11 à 21 heures 13, je serais arrivé à Londres à 22 h 39, tout en ayant passé dans le train plus de deux heures.
Mais pour le retour le lendemain, je serais parti de Londres Saint Pancras à 5 h 40 pour arriver à Paris à 9 heures 17 tout en ayant passé dans le train (toujours) plus de deux heures.
Dans le sens Londres-Paris, lorsqu'on est un voyageur pressé, cela compte : 4 heures sont amputées de votre emploi du temps ; dans l'autre sens seulement une heure. Cela a son importance.
Le phénomène n'existe pas sur un Paris Berlin et même un Paris Varsovie.
Pour revenir à la perspective considérée par Marc, il est vrai que les populations sont de plus en plus interconnectées, mais il existe des barrières psychologiques, et dans ce cas d'ailleurs,
complètement artificielles. Le département de l'Orne en France en effet est traversé par le méridien de Greenwich, alors que nous sommes décalés d'une heure.
Voilà pourquoi Londres semblera toujours étrangement loin : certes vous mettrez plus de temps à aller de votre village de l'Orne à Paris que de Paris à Londres mais vous en mettrez beaucoup plus
pour revenir de Londres jusqu'à Paris que pour revenir de Paris vers votre village de l'Orne. Contrairement à la Corse, le département de l'Orne est en continuité territoriale avec Paris ; mais
comme la Corse, ce même département est en continuité temporelle avec la capitale.
Cette interconnectivité doit être tempérée par la rotondité de la Terre : à l'époque du Concorde, on pouvait avoir l'illusion d'arriver avant l'heure de départ (Westbound ; vous êtes attaché à
l'Ouest) ; en Alaska, j'ai vécu sur le bord de la ligne de changement de date ; en allant à Magadan (Sibérie extrème orientale), je changeais de jour ; les barrières temporelles amplifie les
barrières linguisitques, surtout pour les voyageurs, mais dans une moindre mesure pour les internautes.

Marc Beaufrère 28/11/2013 09:15



En effet, en plus des facteurs temporels et spatiaux, il existe des barrières psychologiques qui freinent l'harmonisation linguistique. Passer d'une langue à une autre met un frein à l'échange,
cela met de la rugosité sur les liens qui nous relient. C'est pourquoi je parlais de quantité d'énergie pour établir un bassin linguistique. Un Lorrain sera forcément plus "proche" d'un Breton
que d'un Allemand dans la mesure où il ne parle pas Allemand, où il n'a pas les mêmes référents culturels (il ne regarde pas les mêmes chaînes de télé, ne lit pas les mêmes journaux, n'a pas eu
les mêmes programmes scolaires). Une personne bilingue aura forcément un accès plus simple à deux mondes.


L'arrivée de mots étrangers dans une langue est d'autant plus facilitée qu'il y a des ponts entre les locuteurs de la langue de départ et ceux de la langue d'arrivée : les immigrés qui parlent
les deux langues, les enfants de couples binationaux, etc... ainsi des tournures de phrase, des mots, vont d'une langue à une autre plus facilement, même si ce n'est pas le gage d'un succès.
La communauté française à Paris, de
par son importance numérique et ses aller-retours entre Royaume-Uni et France, favorise l'arrivée de nouveaux mots, de nouvelles tournures, d'autant plus que le terreau français est favorable,
puisque l'on est déjà largement exposé à l'influence culturelle anglo-saxonne (films, chansons, livres,s subjugation culturelle... autant de facteurs qui favorisent l'harmonisation linguistique).


Inversement, en Belgique, le nombre de flamands bilingues flamand / français (l'inverse semble moins vrai) permet une proximité culturelle et linguistique, et favorise l'expansion contestée du
français.


Le français qui a d'ailleurs longtemps subjugué et influencé toutes les langues européennes puisque l'on retrouve des mots français en anglais (presque 40% du lexique), allemand, polonais, russe.
Seul l'anglais aujourd'hui exerce une influence aussi importante même si elle dure depuis moins longtemps. C'est un peu comme s'il y avait eu une couche de sédimentation culturelle française et
que maintenant on avait une couche anglo-américaine.


L'enjeu serait donc pour nous, dans notre intérêt, d'établir des ponts linguistiques, culturels, commerciaux, vers d'autres pays que les pays anglophones : Allemagne, Italie, Espagne, monde
francophone, monde sinophone, lusophone, le Japon, le monde arabe... autant d'opportunités de se remettre au centre du jeu, de ne pas dépendre de l'anglais et des anglo-américains pour
communiquer avec le reste du monde. Pour cela, j'avais déjà pensé à des pôles d'excellence spécialisés dans une langue et qui regrouperaient des services à l'export à côté, qui mettraient en
réseau des entreprises, etc...